L’institution : zone de déperdition et espace de gain

L’institution gagne aux déperditions. Etrange paradoxe. Nous allons tenter de l’élaborer.

Il y a de la perte entre ce qu’on dit et ce qu’on fait et pire, entre ce qu’on dit qu’on fait ! Il y a du gain dans la somme institutionnelle de ce qui est perdu, ce qui constitue l’inconscient institutionnel donc permet (à l’institution) de durer.

Nous nous situons assez clairement dans une perspective anthropologique. L’institution est un regroupement d’hommes et de femmes missionnés par l’Etat ou ses corollaires territoriaux.

Partant de là, l’institution est un assemblage complexe où la parole domine, même si le symbolique passe aussi par des salaires, des charges, du fonctionnement. La parole est à la centralité de l’institution.

Ce regroupement est un collectif d’être vivants traversés par du biologique, de l’inconscient et du social. C’est ce que nous entendons par la notion anthropologique.
L’institution est fabriquée a fortiori par cet inconscient, ce biologique et ce social. Toutes les institutions (dans ou hors les murs, avec ou sans établissements), toutes les institutions donc oscillent en permanence entre la réclamation centripète d’autorité et de contrôle et l’envie centrifuge de laisser en liberté l’exercice de chacun.

Tenir serrée la bride ou la plus ou moins relacher.

L’institution, si elle existe, permet cette oscillation. Ce que nous pourrions appeler mise en tension : l’institution institue cette mise en tension.

L’institution est ce qui à la fois rêve la maîtrise, la fantasme mais jamais, dans le réel, ne s’y asservit. Maîtriser l’usager serait l’assujettir, le conformer or l’institution a mission de l’affranchir, toujours. Y compris le prisonnier en longue peine a à se penser dans la liberté lointainement recouvrable. Et nous n’évoquons pas ici la liberté de penser : Soljenitsyne au Goulag en serait la figure emblématique.

Ce qui est d’autant complexe, c’est que ce totalitarisme impossible en interne (car les institutions ne sont ni des casernes ni des prisons et quand bien même) veut être désormais réalisé de l’extérieur : par les employeurs qui se sentent d’autant dépossédés de tout contrôler que désormais leur responsabilité financière, notamment, est entière. L’association employeure est responsable de la dotation financière qui lui est allouée, de l’organigramme que cette dotation autorise et des moyens mis en œuvre pour rendre le service, c’est à dire la commande d’état.

Les administrateurs sont devenus des responsables à part entière, il est normal qu’outre la jubilation que suscite la responsabilité, l’angoisse soit aussi au rendez-vous. Or l’angoisse s’apaise dans la confiance et se bouche dans le contrôle.

Toujours plus d’ordre et de surcontrôle, c’est donc à la fois un possible désir interne mais c’est surtout une demande externe. Comment intégrer cette double commande?

D’autant que cette demande du tout contrôle (traçabilité, qualité, iso) s’avère d’autant féroce que l’on s’abstrait et s’éloigne du terrain, des pratiques, des usages et des usagers. Qu’en est-il à ce niveau-là ?

Au niveau des professionnels et des personnes à qui ils s’adressent, il s’agit d’établir un lien, il s’agit donc de la communication, voire du transfert, bref de toutes zones où jouent à plein l’inconscient mais aussi le biologique et le social, dont nous parlions au début. Sauf qu’ici, à ce niveau, ces outils de travail sont bel et bien des points de réel. Des points d’appel et d’appui.

Comment, pour les directeurs (qui incarnent ce double lien) ne pas internaliser ce forçage qui va produire des référentiels obsessionnels, des rigidifications procédurales quand l’attente est d’humaniser le lien avec des gens qui souffrent.

En interne, la tendance lourde à la réclamation paternelle* d’une Loi féroce existe, mais elle est d’autant soumise à la critique que règne dans cet organisme vivant qu’est l’institution de l’ambivalence, des contre-pouvoirs donc de la santé !

Car nous avons défini l’institution vivante en tant qu’elle oscille entre ordre et désordre, entre surcontrôle et laxisme, entre abus de pouvoir et légitimation démocratique. Du père féroce à la mère toute !

Nous avons donc confiance dans les mouvements qui traversent l’institution. Plus difficile à manier est ce qui la cerne parce que ce qui la cerne est ce qui la fonde : cette nécessité que les associations employeures ressentent de tenir serrées les brides, de tout comprendre et tout contrôler pour paraître en conformité.

En répondant à l’exigence du financeur.
Le vivant se caractérise aussi par ce qui lui échappe. Or il serait ici réclamé que rien n’échappe, depuis les minuscules gestes qui font l’adresse entre deux personnes jusqu’aux actions complexes et multiformes qui s’assemblent dans ce qu’il est de bon ton de nommer l’intervention sociale.

Les institutions ont été secrétées par la sociale société pour permettre au vivant de le rester et aux déperditions qui vont avec de n’être ni mortifères ni improductrices : ne dit-on pas, parfois, que lorsqu’on a réussi avec quelqu’un (c’est à dire quand quelqu’un s’en est sorti, de la dette), c’est qu’il s’est emparé de quelque chose qui lui a été proposé mais de quoi au juste? De quoi s’est-il saisi pour que revienne en lui le désir d’être, le goût d’apprendre, le lien aux autres ?

Entre l’éducateur et le jeune, entre le psy, l’orthophoniste et le sujet, entre le soignant et le soigné, que se passe-t-il qui toujours échappe ? L’institution ne peut et ne doit pas être transparente comme le fameux panoptique foucaldien or c’est de cette nécessaire opacité qu’il faut malgré tout faire l’effort de rendre compte.

En terme de mission, de contrat, de contact.

A chaque étage, une zone d’opacité, un espace de déperdition sont somme toute constituants. Nous disons : instituants. C’est parce qu’il y a cet espace particulier suffisamment mystérieux que le sujet résiste, cède ou s’ouvre.

Le professionnel dans son colloque singulier ne se rend pas compte de tout.

La synthèse, la réunion d’équipe ne rendent pas compte de tout.

Les réunions d’encadrement ne rendent pas compte de tout.

Les réunions de direction ne rendent pas compte de tout.

Les réunions statutaires ne rendent pas comptent de tout, les procès verbaux ignorent l’infraverbal et les compte-rendus ne sont pas des verbatims.

Nous voyons bien que chaque étage est une résidence de flottement communicationnel, une zone de déperdition : l’humain est ainsi fabriqué que contre sa pente paranoïaque une part d’amnésie est nécessaire. La déperdition est abrasive, qui permet le surgissement du sujet.

Ce qui définit l’institution, ce sont ces déperditions naturelles ; non seulement elles ne retranchent pas mais a contrario elles sont le gain de l’institution.

Accepter l’institution, c’est ne pas être dans la férocité de la transparence mais se soumettre à l’humanisation, c’est à dire au flottement, à l’incertitude. Dit ainsi, cela paraît insécurisant au possible, c’est ne pas prendre en compte que l’institution est, en soi, une sécurité : elle a été missionnée, agréée, même si c’est sur un bail désormais précaire. L’institution est garante pour que cette illisibilité parfois, cette énigme souvent, demeurent contenantes.

Pour que les risques à chaque instant encourus et qui n’entrent pas dans les répertoires ou les items permettent aux acteurs de ne pas être écrasés, aux praticiens de conserver du bon sens, aux dirigeants d’avoir les bons (et libres) réflexes.

Et nous posons l’hypothèse que plus les procédures surdécouperont les tâches, plus les référentiels diviseront les actions, segmenteront l’espace observable, plus nous risquerons que l’institution se refuse au risque suprême à savoir la surprise de voir débouler des usagers qui se révèlent en faisant, à leur manière (de sujet), un usage inédit de l’institution.

L’institution s’avère un cadre pour le ready made du sujet !

Regardons vivre un espace public : les passages se font malgré les cheminements institués, regardons vivre une cour de récréation **, les interactions ont parfois lieu en dehors des visibilités.

Nous ne prônons pas l’opacité, bien entendu, mais nous la soutenons car nous devons composer avec les angles morts : question de conduite ! Avec les surprises : question d’art !

L’institution doit demeurer ouverte et compréhensible, c’est ce que nous nommons la démocratie. Nous encourons le risque de tout bloquer à trop vouloir démonter les gestes, déconstruire les actes : car le temps principal de l’institution sera occupé par la méta-observation (ce que d’aucuns nomment la grève du zèle) et non plus par l’action auprès des personnes.

Acceptons de perdre, nous serons sûrs de gagner !

Nouons avec les déperditions un pacte de confiance et gageons qu’elles libèrent et le professionnel et l’usager, ce qui est l’objectif.

Gilles CERVERA

Président du Réseau National des Communautés Educatives (RNCE)

 

  • * « Fin du dogme paternel » de Michel Tort
  • ** « la cour de récréation » de Julie Delalande